L’invisible devenu citoyen grâce à la technologie

L’invisible devenu citoyen grâce à la technologie

Je partage avec vous le texte en préambule de ma présentation pour SIPDEC concernant l’État civil en Haïti et le rôle que peut jouer la technologie dans le rétablissement de celui-ci. Plus profondément, c’est une réflexion qui plonge dans les racines historiques de la difficulté d’identification des citoyens, prise non pas comme un problème technique ou opérationnel, mais aussi et surtout comme une construction structurelle qui empêche d’envisager le citoyen.

Ce texte sert d’introduction à une réflexion plus large. Je prépare actuellement, possiblement avec un ami, une série de contenus explorant comment la technologie peut concrètement aider à résoudre ce problème. Dans ce premier pas, nous essayons avant tout de bien poser le problème dans toute sa complexité.

Pourquoi me dira-t-on une considération particulière pour le système d’État civil ?

Dans mon dernier livre, je propose un positionnement stratégique pour Haïti avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle et son caractère disruptif dans le monde. Il ne fait aucun doute que ce positionnement requiert des prérequis indéniables et parmi eux, le début d’une construction d’un écosystème digital dont l’un des piliers est l’identification des citoyens. Ne vous méprenez pas non plus, l’identification ici ne se conçoit pas comme dans le sens traditionnel où l’on donne à l’individu une carte, mais comme étant la reconnaissance d’un contrat explicite entre l’État et l’individu qui lui confère des droits.

Pour comprendre la difficulté avec l’État civil en Haïti, il nous faut faire un détour sur notre histoire. Il est à la fois le miroir et la cicatrice d’un rapport ancien au pouvoir, hérité d’un ordre colonial qui a toujours cherché à hiérarchiser les vies humaines. Dès sa conception, l’État colonial n’avait pas pour objectif de reconnaître les individus comme sujets de droits, mais de les classifier, de les surveiller et de les contrôler. L’acte de naissance, dans ce contexte, n’était pas le sceau de la dignité humaine, mais l’outil d’une administration conçue pour distinguer les libres des esclaves, les légitimes des illégitimes, les citoyens des sujets.

Lorsque la République d’Haïti s’est fondée, elle a brisé les chaînes visibles de la servitude, mais elle n’a pas totalement réinventé les instruments de la reconnaissance civique. L’État haïtien a hérité de formes et de logiques qui provenaient d’un autre monde, celui du contrôle et de l’exclusion. L’État civil, au lieu d’être un mécanisme d’égalité et de justice, a souvent continué d’être un outil de différenciation. Beaucoup de citoyens naissent, vivent et meurent sans jamais être inscrits dans la mémoire officielle de la nation. Ce n’est pas une simple question administrative : c’est la traduction moderne d’un vieux système où certaines vies comptent, et d’autres non.

Cette carence d’identification universelle révèle un paradoxe fondamental : un pays né d’une révolution de liberté maintient encore un système d’invisibilité institutionnelle. Les citoyens non enregistrés ne sont pas seulement absents des bases de données, ils sont effacés du contrat social. Sans identité légale, ils ne peuvent ni voter, ni posséder, ni hériter, ni accéder pleinement à l’école, au soin, ou à la justice. L’inégalité ne se mesure plus seulement en richesse ou en éducation, mais en existence légale.

Ce vide administratif a aussi une dimension symbolique. Il trahit une faiblesse profonde de la culture politique haïtienne : celle d’un État qui peine à se concevoir comme une maison commune, au service de tous. L’État civil, dans son fonctionnement, témoigne d’une rupture de confiance entre l’État et les citoyens. Les institutions ne voient pas le peuple, et le peuple ne reconnaît plus l’État. L’administration devient alors une entité étrangère, distante, parfois hostile.

Pourtant, le défi de l’identification n’est pas qu’une affaire de papiers et de procédures. Il touche à l’idée même de communauté politique. Être reconnu par l’État, c’est être reconnu par la collectivité. C’est inscrire son nom dans la mémoire nationale. Dans une société marquée par la dispersion, l’exode, et les fractures sociales, reconstruire un système d’état civil inclusif serait un acte fondateur, un geste de réconciliation entre la nation et ses enfants.

La technologie ouvre aujourd’hui des perspectives inédites. Elle peut, si elle est bien pensée, devenir l’outil de cette réconciliation. Les systèmes numériques d’identification, interconnectés et sécurisés, offrent la possibilité d’un registre universel, fiable, et accessible. Mais leur réussite ne dépendra pas seulement des algorithmes ou des infrastructures ; elle dépendra d’une volonté politique et morale de considérer chaque Haïtien, où qu’il soit, comme un sujet digne d’être reconnu.

Réformer l’état civil, ce n’est pas moderniser un service administratif. C’est redéfinir le lien entre l’État et le citoyen, c’est refonder la promesse républicaine sur la base de la reconnaissance mutuelle. Car il n’y a pas de développement, pas de justice, pas de démocratie véritable, sans identité universelle. L’acte de naissance, dans cette perspective, n’est pas un papier : c’est le premier droit humain.

                                                                                                                                Marc Arold Rosemond